La folie Montessori

Un article du magazine « Elle » du 28 septembre 2012

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Ces écoles différentes séduisent de plus en plus de parents. Mode pour bobos privilégiés ou véritable alternative scolaire ? Enquête.

DROIT SUR SA CHAISE, CONCENTRÉ, Jonathan* transvase avec une cuillère en argent des graines d’un bol à un autre. La salle baigne dans une lumière douce. Dans cette pièce épurée qu’on appelle « l’ambiance 3-6 ans », on ne connaît pas le joyeux chahut et le bourdonnement excité des petites classes des écoles classiques.

Ici, le silence est seulement rompu par des chuchotements et le bruit feutré d’une chaise qu’on remet à sa place. Autour de Jonathan, les autres enfants naviguent de façon ordonnée entre les tables basses en bois clair. Appliquées, les petites mains retirent délicatement des étagères les plateaux de matériel pour les redéposer quelques instants plus tard soigneusement rangés. Une petite blonde dé bouche des flacons de parfum tandis que, à la table d’à côté, une brunette assemble des perles. Imperturbables.

A l’école La Baleine, c’est la rentrée. La première rentrée. Nichée dans le quartier cossu de la Butte aux Cailles, à Paris, cette école  bilingue (français-espagnol) se prépare à accueillir vingt-cinq enfants entre 2 et 6 ans. Avec une philosophie : celle de Maria Montessori. Née sous l’aile de ce médecin italien au tout début du XXe siècle, dans la mouvance des pédagogies dites «nouvelles», la méthode Montessori n’est plus toute jeune. Ses préceptes ?

Profiter des phases où les plus petits sont réceptifs à certains apprentissages et leur offrir un cadre adapté pour qu’ils puissent se débrouiller seuls selon leurs envies et leur curiosité du moment.

La Baleine suit cette ligne. Chacun va à son propre rythme en toute autonomie et, s’il le souhaite, peut même choisir de ne rien faire. Les éducatrices, deux Françaises et deux hispanophones, restent en retrait dans un rôle d’observatrices et de guides. Dans les écoles maternelles et élémentaires du cocon montessorien, pas de compétition ni de classement : les critiques, notes et devoirs sont bannis. Vous n’y trouverez pas non plus de jouets et de poupées. Les étagères regorgent de matériel montessorien breveté et élaboré pour que les enfants puissent apprendre en manipulant des objets. Des lettres rugueuses pour découvrir la lecture, des assemblages de perles pour commencer à compter…

Signe du revival de la méthode, La Baleine est loin d’être la seule école Montessori à avoir ouvert ses portes en France à la rentrée 2012.

Une dizaine d’autres de ces établissements privés hors contrat ont vu le jour ce mois-ci. Car, depuis un an ou deux, la vague Montessori déferle.
On compte 22 000 écoles dans le monde, de la maternelle au lycée, dont 5 000 aux États-Unis et une soixantaine dans l’Hexagone. Ciment de ces murs qui se bâtissent à l’unisson, ce sont les parents qui créent le buzz.

Sur le Net, les blogs de mères énamourées défilent à perte de vue. Montessoriennes débutantes ou confirmées y racontent les journées de leurs chérubins dans les moindres détails. Quitte à donner parfois dans la groupie attitude. Photos et dialogues retranscrits à l’appui (!), on découvre donc les progrès de Jules* en découpage, les exploits de Martin* sur son ardoise et jusqu’à  l’emplacement exact du torchon du petit Antonin, «sur un des côtés des cubes-étagères, accroché à un crochet-ventouse ».

Au fil des pages Google, on voit même éclore des boutiques  en ligne spécialisées dans le matériel Montessori. Cédric Martin et sa compagne se sont ainsi lancés dans la fabrication des tours roses et des escaliers marron, éléments-clés de l’apprentissage des dimensions. Proposant une «alternative à la cherté du matériel certifié», La Fabrique Montessori fournit environ 650 clients en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, au Cambodge ou à Haïti.

Et les applications pour les mobiles n’ont pas tardé à apparaître. Les studios de l’Escapadou, créés par des parents montessoriens, sont devenus les maîtres du genre, en développant notamment Montessori Crosswords et Montessori Numbers.

LES PLUS CONVAINCUS D’ENTRE EUX SE DÉCOUVRENT aussi une nouvelle vocation : l’enseignement. Les formations, pourtant coûteuses – entre 500 et 7 000 euros –, sont prises d’assaut. Sous le poids des demandes, l’ISMM (Institut supérieur Maria Montessori) a vu ses effectifs tripler en deux ans. Dans ses rangs, des trentenaires ou des quadras venus de la pub, de l’immobilier, du commerce.

Des femmes, surtout, qui ont découvert cette pédagogie lors d’une maternité et la vivent comme une expérience quasi mystique. Emmanuelle était graphiste dans la publicité avant de se reconvertir. Montessori a été un coup de cœur, une évidence. «Avec cette méthode, on a confiance en l’enfant, qui est intéressé de lui-même pour apprendre.» Après avoir suivi une formation pour les 3-6 ans à l’ISMM, elle projette d’ouvrir une école en janvier prochain dans les Yvelines.

Portées par ces nouveaux convertis, les écoles Montessori émergent chacune avec sa marque de fabrique. Car, face à la diversité des chapelles – le nom «Montessori» n’est pas déposé –, la philosophie n’est pas la même partout. Les enseignants n’y ont pas non plus le même niveau d’études.

Dans son guide «Montessori, Freinet, Steiner… Une école différente pour mon enfant ?» (éd. Nathan), Marie-Laure Viaud, docteur en sciences de l’éducation, avertit les candidats potentiels : «Il est relativement fréquent que les écoles embauchent, faute de personnel et un peu au dernier moment, des personnes qui ne possèdent pas de formation Montessori et/ou pas d’expérience de l’enseignement.»

L’installation est parfois laborieuse. Il arrive que les cours  commencent dans les salons de domiciles privés, gracieusement prêtés par des aficionados, avant de rejoindre des locaux dignes de ce nom. Car les écoles sont souvent érigées par des mouvements bénévoles et financées par des pécules personnels. Les moins chanceuses, d’ailleurs, ne survivent pas aux déficits financiers.

Malgré tout, les écoles Montessori ont trouvé leurs fidèles : des parents déçus du système scolaire classique, qui se posent mille et une questions sur l’éducation de leur progéniture. Et si les élèves de ces établissements sont généralement issus de familles aisées, d’autres ont vu leurs géniteurs faire d’énormes sacrifices pour accéder à ces cursus qui coûtent entre 3 000 et 10 000 euros l’an.

Les parents sont également invités à appliquer la ligne montessorienne, devenue mode de vie, à la maison. Achta a suivi le CP dans une école Montessori, en côtoyant des enfants du milieu consulaire au Burkina. Elle se souvient : «On ne ressentait pas de pression et on n’était pas des apprenants passifs.» Avec des enseignants aux petits soins, un rythme à la demande, des classes à effectifs réduits, les parents évitent à leurs bambins de se confronter à une réalité moins douce, moins lisse. Amélie* a fréquenté des établissements parisiens de la maternelle au CM1. Sa mère voulait pour elle «une attention et un rythme très personnalisés».

Elle explique : «Les parents mettent leurs enfants ici pour qu’ils soient heureux et qu’on ne les oblige pas à faire ce dont ils n’ont pas envie. Pour qu’on ne les brime pas.» Ceux qui ne rentrent pas dans le moule, inadaptés au système traditionnel et/ou en échec scolaire, considèrent ce suivi individualisé comme une véritable aubaine. Paul, «mauvais élève» et serial sécheur, s’est senti revivre en débarquant au lycée international Montessori, dans les Yvelines, le «seul, dans le coin, qui voulait bien de [lui]».

Pour d’autres, c’est l’espoir de transformer leur fils ou leur fille en petit génie. Car si Montessori aide les enfants en difficulté, elle permet aux plus précoces d’apprendre à lire et à écrire très tôt. Alors, certains imaginent déjà leur tout-petit devenir le prochain Larry Page ou Sergey Brin, les fondateurs de Google, qui ont fréquenté l’école.

DIFFICILE DE SAVOIR COMMENT CES ENFANTS VIVENT le passage à l’école classique. Le grand saut est parfois compliqué lorsqu’ils sortent de classes élémentaires qui rechignent à suivre le programme de l’Education nationale. « Certains élèves que j’ai récupérés au CM2 ne savaient pas compter et ne conjuguaient les verbes être et avoir qu’au présent », remarque une enseignante.

Dans son guide, Marie-Laure Viaud relaie une étude réalisée par Rebecca Shankland, maître de conférences en psychologie. Elle y explique que, malgré des difficultés d’adaptation lors de leur entrée au collège traditionnel (c’est le cas de 40 % d’anciens des écoles Montessori françaises), ces enfants réussis sent en général aussi bien que les autres.

Leur point fort est l’autonomie (60 % l’ont déclaré à Rebecca Shankland). Que deviennent-ils une fois adultes ? Artisan, enseignant, pilote de ligne ou informaticien…

Les carrières des Montessoriens ne se ressemblent pas plus que celles des élèves classiques. Mais les petits nouveaux qui sont rentrés à l’école Montessori cette année ne s’en soucient pas encore.

CHARLINE BLANCHARD

Article du magazine « Elle » du 28 septembre 2012